Yomotsuhegui, le fruit des enfers
Yomotsuhegui, le fruit des enfers
(1 note)
Mangas - Seinen -
Kakizaki, Masasumi Couleur : <n&b>
Edition Pika - 03/12/2025
Collection Seinen
EAN : 9782811678845 | ID-BDovore : 394920
Synopsis :
Consumé par la rage après le meurtre de son épouse et de sa fille, le policier Kanetsugu Nawa n’a pas hésité à tout sacrifier pour tuer leurs deux assassins. Mais l’un d’eux a miraculeusement survécu et, à sa sortie de prison, Nawa n’a qu’un objectif : finir ce qu’il a commencé ! Sa cible se révèle cependant être bien plus qu’un simple meurtrier… Manger le fruit des enfers en a fait un monstre immortel que rien ni personne ne peut arrêter ! S’il veut espérer se faire justice, Nawa n’a qu’une option : s’allier à une mystérieuse déesse de la mort et devenir un monstre à son tour…
source: éditeur
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Yomotsuhegui est un seinen horrifique "court" (un unique volume deluxe d’environ 630 pages en France chez Pika) qui commence comme un revenge thriller classique – un policier brisé traque le dernier assassin de sa famille – avant de basculer rapidement dans une dimension surnaturelle bien plus ambitieuse : une guerre millénaire autour d’un arbre des enfers dont les fruits accordent l’immortalité… au prix d’une corruption inexorable de l’âme et du corps.
Ce qui frappe immédiatement, c’est la forte influence du cosmic horror lovecraftien. Les immortels les plus anciens, ayant consommé les fruits depuis des siècles, ne sont plus vraiment humains : leur corps et leur esprit ont été corrompus par une force incompréhensible, bien au-delà de la simple monstruosité. Quand ils révèlent leur vraie nature lors des combats, les mutations sont abjectes, organiques, tentaculaires, évoquant directement les Grands Anciens ou les entités indicibles de Lovecraft – des formes qui défient l’entendement humain, inspirent une terreur viscérale et rappellent que l’homme n’est qu’une poussière insignifiante face à des forces cosmiques. Cette horreur n’est pas seulement physique ; elle est existentielle : l’immortalité devient une punition infinie dans un univers indifférent.
Ce qui m’a particulièrement marqué, c’est la façon dont Kakizaki réinterprète le mythe de Prométhée. Dans la version grecque, Prométhée vole le feu aux dieux pour l’offrir aux humains : un don ambigu qui apporte progrès et civilisation, mais aussi souffrance et châtiment. Ici, le feu est remplacé par le fruit de l’immortalité, un « cadeau » encore plus dangereux. Loin d’élever l’humanité, il la condamne à une dégénérescence totale. Il n’y a plus d’ambiguïté positive : l’immortalité est une malédiction pure, une aberration cosmique qui ronge l’humanité de l’intérieur. Kakizaki transforme ainsi le mythe prométhéen en une version ultra-sombre, presque nihiliste, où le vol d’un privilège divin ne mène qu’à l’enfer éternel.
En parallèle, le manga évoque fortement la mythologie vampirique moderne, surtout les versions conspirationnistes et sombres. Les immortels les plus anciens forment un groupe secret qui manipule l’histoire humaine depuis des siècles, accumule pouvoir, et cherchent à propager la malédiction en recrutant de nouveaux consommateurs de fruits. L’aspect insidieux est renforcé par le fait qu’ils conservent une apparence parfaitement humaine au quotidien : ils passent inaperçus parmi nous, qui se fondent dans la société. Ce n’est que lors des combats intenses, quand ils libèrent toute leur puissance ou perdent le contrôle, que leur corps se disloque en abominations cauchemardesques – un body horror lovecraftien absolument magistral.
Cette dualité (apparence humaine / monstruosité cachée) rend la menace d’autant plus paranoïaque et terrifiante. La corruption est d’abord morale (perte d’empathie, folie, sadisme), puis physique seulement quand le masque tombe.
Graphiquement, Kakizaki est au sommet. Son trait réaliste, ses encrages denses et son usage du clair-obscur créent une atmosphère gothique oppressante. Les scènes de mutation sont parmi les plus impressionnantes et dérangeantes du manga récent.
Au final, Yomotsuhegui est une pure réussite : court, sans remplissage, rythmé, visuellement sublime et narrativement profond. Il mélange avec intelligence folklore japonais, horreur cosmique, thriller vengeance et réflexions philosophiques sur l’immortalité, la perte d’humanité et les dangers du désir de transcender la mort. Les parallèles avec Prométhée et les vampires enrichissent encore plus le propos sans jamais alourdir le récit.
C’est pour moi l’un des meilleurs seinen horrifiques de ces dernières années.